
Elle estompait par son intensité telle ville que je traversais, telle gare, m'isolait au milieu des foules. De Paris j'allai à Varsovie, parvins sans difficulté jusqu'en Ukraine (qui venait de proclamer son indépendance), restai bloqué plusieurs heures à la toute nouvelle frontière avec la Russie. Les mots de «frontière», de «visa» prononcés devant un petit baraquement noirci de neige mouillée semblaient sortir d'un récit satirique de Tchékhov. Tout comme l'uniforme des gardes-frontière, d'une coupe étrangement efféminée, et les aigles sur leur chapka, dorure de pacotille faisant penser aux arbres de Noël. Et plus encore les papiers que je leur présentais. Ce passeport d'apatride qui m'autorisait à me rendre «dans tout pays, sauf URSS». L'URSS n'existait plus et cette interdiction prenait un sens troublant, quasi métaphysique. Mal plastifié par un vieil Algérien de Barbes, le document avait souffert de l'humidité et son fin carton gondolé, aux tampons flous, ne pouvait qu'inciter à la méfiance. C'est avec compassion pour ma naïveté qu'un camionneur finit par m'indiquer l'équivalent d'alcool exigé pour le passage. J'emportais deux bouteilles de cognac. Une seule, selon lui, devait suffire. Une bouteille plate que le chef du poste glissa dans la poche de sa capote, avant de souffler sur un petit tampon indigo.
C'était mon premier retour en Russie et je revenais en clandestin. L'étrangeté de ma venue s'effaça d'ailleurs rapidement derrière la bizarrerie, tantôt comique tantôt pénible, du nouvel état des choses. Ce monument, dans une ville ukrainienne, deux personnages se serrant la main et la légende en lettres d'or: «Vive l'union de l'Ukraine et de…» La suite («… la Russie») avait été arrachée. Mon «visa» payé avec une bouteille de cognac. Puis, un soir, à Moscou, un attroupement d'hommes derrière le bâtiment laid d'un restaurant. Ils piétinaient dans la neige boueuse du début de mars, souriaient, se jetaient des clins d'œil, mais les sourires étaient crispés, les regards figés sur deux grandes fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée.