A l'intérieur, dans le halo fluorescent, on voyait un mur au carrelage blanc, deux miroirs, un sèchemains qui vrombissait dans le vide. Une femme apparut devant un miroir, déboutonna son manteau et, sans se soucier de la présence des spectateurs, exposa la blancheur nue de son corps. Elle pivota même légèrement sur ses talons hauts, laissant voir des seins très pleins aux mamelons bruns, le triangle rebondi du ventre. Une autre hissa son pied sur le rebord du mur et se mit à tirer la fermeture de sa botte. Sous une minijupe, sa jambe se découvrit jusqu'à la hanche, une large cuisse serrée dans un collant rouge… Ce défilé improvisé par les prostituées dans les toilettes d'un restaurant témoignait d'une libéralisation indéniable. Moins d'hypocrisie qu'avant, plus d'imagination. «Un progrès…», pensai-je en reprenant ma marche.

Je le répéterais, deux jours plus tard, dans une grande ville sur la Volga. Pour tuer le temps avant mon train, je me laissai happer par la foule et me retrouvai dans ce parc. Au milieu des kiosques peinturlurés, se déroulaient de bruyantes festivités, une quelconque «fête de la ville» ou tout simplement, un beau dimanche, l'abondance du soleil réverbéré par la neige tombée la veille. Je marchais, en trébuchant sur les congères, enivré par la fraîcheur acidulée des neiges, par la fusion avec les rires, les regards, les paroles que je n'avais plus besoin d'interpreter. Ces retrouvailles ressemblaient à un songe où la compréhension est immédiate et le contact physique, de cœur à cœur, merveilleusement évident. Ivre de soleil et de la joie des autres, j'eus même cette pensée exaltée et benoîtement patriotique: «Ils ont peut-être trois roubles en poche, mais ils rient et festoient comme avant. Un pays en perdition, mais quelle aptitude au bonheur! En Occident, on aurait…» Abêti par la gaieté, j'allais poursuivre mon analyse comparée de l'âme slave et de l'Occident sans âme quand soudain le bonheur trouva son expression parfaite, condensée dans le visage de cette enfant.



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