
Des passants flânaient sur le trottoir.D’autres les dépassaient en les bousculant. Ils ne s’excusaient pas. Un couplede jeunes marchait, enlacés. Le garçon avait passé son bras sur l’épaule de lafille qui tenait des livres contre sa poitrine. Il lui murmurait quelque choseà l’oreille et elle l’écoutait.
Quel va être le sujet de mon prochainroman ? Le situer aujourd’hui ou dans mon cher XIIe siècle ? Lui, au moins, je le connais. Je connais lasensibilité de cette époque, les codes amoureux, les règles de la vie ensociété. Qu’est-ce que je sais de la vie d’aujourd’hui ? Pas grand-chose.J’apprends, en ce moment. J’apprends les rapports avec les autres, les rapportsavec l’argent, j’apprends tout. Hortense en sait plus que moi. Zoé est encoreune enfant même si elle change à vue d’œil. Elle rêve de ressembler à sa sœur.Moi aussi, quand j’étais enfant, ma sœur était mon modèle.
J’idolâtrais Iris. Elle était mon maître àpenser. Aujourd’hui, elle dérive dans la pénombre d’une chambre de clinique.Ses grands yeux bleus abritent un regard devenu désert. Elle m’effleure d’unœil tandis que l’autre s’échappe dans un vague ennui. Elle m’écoute à peine.Une fois, alors que je l’engageais à faire un effort avec le personnel, siattentionné envers elle, elle m’a répondu : « Comment veux-tu quej’arrive à vivre avec les autres quand je n’arrive pas à vivre avecmoi-même ? » – et sa main était retombée, inerte, sur lacouverture.
Philippe venait la voir. Il payait lesnotes des médecins, il payait la note de la clinique, il payait le loyer deleur appartement à Paris, il payait le salaire de Carmen. Chaque jour, Carmen,duègne fidèle et entêtée, faisait des bouquets pour Iris qu’elle lui apportaitaprès une heure et demie de transports en commun et deux changements d’autobus.Iris, incommodée par l’odeur des fleurs, les renvoyait et elles fanaient devantsa porte. Carmen achetait des petits gâteaux au thé chez Mariage Frères,installait la couverture en cachemire rose sur le lit blanc, disposait un livreà portée de main, vaporisait un parfum d’intérieur léger et attendait. Irisdormait. Carmen repartait vers dix-huit heures sur la pointe des pieds. Ellerevenait le lendemain, chargée de nouvelles offrandes. Joséphine souffrait du dévouementsilencieux de Carmen et du silence d’Iris.
