Elle avait éclaté de rire en donnant uneclaque sur son chapeau afin que le vent ne l’emporte pas.

Arrivées devant l’immeuble de Joséphine,elles avaient dû se séparer.

— J’habite un peu plus loin, avait ditmadame Berthier en montrant une rue sur la gauche. Je veillerai sur Zoé,promis !

Elle avait fait quelques pas puis s’étaitretournée.

— Et demain, mettez votrechapeau ! Comme ça, on se reconnaîtra, même de loin. On ne peut pas lemanquer !

C’est sûr, pensa Joséphine : il sedressait tel un cobra en dehors de son panier ; elle s’attendait à ce quele son d’une flûte résonne et qu’il se mette à onduler. Elle avait ri, avaitfait signe que promis, elle sortirait avec son bibi à soufflets dès lelendemain. Elle verrait bien si Luca l’apprécierait.

Ils se voyaient régulièrement depuis un anet se vouvoyaient toujours. Deux mois auparavant, à la rentrée de septembre,ils avaient essayé de se tutoyer, mais c’était trop tard. C’était comme s’ilsavaient introduit deux inconnus dans leur intimité. Deux personnes qui sedisaient « tu » et qu’ils ne connaissaient pas. Ils avaient repris levouvoiement qui, s’il surprenait, leur convenait tout à fait. Leur manière devivre à deux leur convenait aussi : chacun chez soi, une indépendancepointilleuse. Luca écrivait un ouvrage d’érudition pour un éditeuruniversitaire : une histoire des larmes du Moyen Âge à nos jours. Ilpassait la plupart de son temps en bibliothèque. À trente-neuf ans, il vivaitcomme un étudiant, habitait un studio à Asnières, une bouteille de Coca et unmorceau de pâté se morfondaient dans son frigo, il ne possédait ni voiture nitélévision et portait, quel que soit le temps, un duffle-coat bleu marine quilui servait de seconde maison. Il transportait dans ses larges poches tout ce



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