Antoine, son mari, le père de ses deuxfilles, était mort six mois auparavant. Au Kenya. Il y dirigeait un élevage decrocodiles pour le compte d’un homme d’affaires chinois, monsieur Wei, aveclequel il s’était associé. Ses affaires périclitaient, il s’était mis à boire,avait entamé un étrange dialogue avec les reptiles qui le narguaient enrefusant de se reproduire, déchiquetaient leurs grillages de protection, etdévoraient les employés. Il passait ses nuits à déchiffrer les yeux jaunes descrocodiles qui flottaient sur les étangs. Il voulait leur parler, s’en fairedes amis. Une nuit, il s’était immergé dans l’eau et avait été happé par l’und’eux. C’est Mylène qui lui avait raconté la fin tragique d’Antoine. Mylène, lamaîtresse d’Antoine, celle qu’il avait choisie pour l’accompagner dans sonaventure au Kenya. Celle pour qui il l’avait quittée. Non ! Il ne m’a pasquittée pour elle, il m’a quittée parce qu’il n’en pouvait plus de ne pas avoirde travail, de traîner toute la journée, de dépendre de mon salaire pour vivre.Mylène a été un prétexte. Un échafaudage pour se reconstruire.

Joséphine n’avait pas eu le courage de direà Zoé que son père était mort. Elle lui avait expliqué qu’il était partiexplorer d’autres parcs à crocodiles en pleine jungle, sans portable, qu’il netarderait pas à donner des nouvelles. Zoé hochait la tête et répondait :« Alors maintenant, je n’ai plus que toi, maman, faudrait pas qu’ilt’arrive quelque chose », et elle touchait du bois pour éloigner cemalheur. « Mais non, il ne m’arrivera rien, je suis invincible comme lareine Aliénor d’Aquitaine qui a vécu jusqu’à soixante-dix-huit ans sans faiblirni gémir ! » Zoé réfléchissait un instant et reprenait,pratique : « Mais s’il t’arrivait quelque chose, maman, je feraisquoi ? Je pourrai jamais retrouver papa toute seule, moi ! »Joséphine avait songé à lui envoyer des cartes postales signées« Papa », mais répugnait à devenir faussaire. Un jour ou l’autre, il



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