
Je regarde le type : c’est un grand fifre habillé de sombre. On dirait un professeur de philosophie. Il a les cheveux en brosse (ce qui le grandit encore), des yeux de canard en forme de boutons de bottines et des mains allongées. Son visage respire l’intelligence.
— Je ne sais pas si on peut fumer pendant les alertes ? questionna-t-il.
Je lui réponds que je me fous du règlement comme de mon premier bavoir et, pour le lui prouver, je sors une cigarette de ma poche. Il en fait autant. Nous voilà donc avec l’un et l’autre une Gauloise dans le bec. Nous fouillons nos profondes pour y chercher du feu. C’est bibi qui trouve le premier son briquet. Je l’allume et tends la flamme à mon voisin. Il avance sa tête et aspire. À ce moment-là, nos regards rapprochés se croisent. J’éprouve une curieuse sensation. Mais je ne puis en analyser la nature. Il me semble… Oui, il me semble que les yeux du grand type annoncent quelque chose. Je connais déjà, non pas ces yeux, mais l’espèce d’avertissement qu’ils contiennent.
La cigarette du type grésille.
— Merci, me dit-il.
Il se redresse. Et soudain, je comprends ce qu’il y avait dans son regard. Seulement c’est trop tard. Ce fumier est en train de me tirer des coups de revolver à travers sa poche. Je prends sa marchandise dans la brioche. J’ai l’impression que le tonnerre du ciel éclate dans mon bide. J’en ai le souffle coupé. Un brouillard rouge se forme devant mon regard. La dernière image que j’ai, c’est celle de la poche du gars, déchiquetée par les balles.
Je soupire :
— Ben mon salaud, tu vas avoir une drôle de note de stoppage à régler.
Le brouillard s’épaissit. Mes tripes s’enflamment. Je me mets à geindre et cette fois je sens que je m’évacue dans le bled où les gonzes se baguenaudent avec des petites ailes dans le dos.
