
- Vous vouliez savoir? Ça vous suffit?
Je répondis non, je pensais oui.
Chacun des mots qu'il prononçait était un coup qu'il me portait. J'imaginais, je voyais Ariane.
- Je l'ai sortie de l'eau au premier matin de beau temps, après des jours et des jours d'orage, et c'était comme une injustice plus grande encore.
Je l'écoutais avec avidité et désirais qu'il se taise.
Il m'expliqua qu'avec sa drague il avait remonté, une fois, il y avait déjà longtemps, une statue de jeune fille. Il montrait du doigt l'autre rive, la Villa Bardi que possédait Carlo Morandi, l'industriel, celui qu'on appelait le Condottiere. Au pied de la villa, sous quelques mètres d'eau, se trouvaient des constructions romaines, peut-être plus anciennes encore, que le lac avait avalées. Le lac dévorait tout : les morts, les arbres, les vivants, les pierres, les statues.
- Vous les apercevez? dit-il en s'approchant de la berge. Ce sont eux, les nettoyeurs.
D'énormes poissons, gros comme le bras, frôlaient la surface de l'eau avant de s'enfoncer dans un remous.
En 1945, on avait tué des femmes qui essayaient de s'enfuir avec les fascistes en traversant le lac. Les pêcheurs de Dongo avaient recherché leurs corps pendant des mois, car elles transportaient des bijoux et de l'or, des valises pleines comme celles qu'on avait trouvées dans les voitures de Mussolini et de sa maîtresse. Ces deux-là aussi, on les avait saignés. Mais on n'avait rien repêché : ni les corps, ni les trésors. Le lac avait rejeté sur la rive des manteaux de fourrure semblables à des bêtes mortes. Mais peut-être, dans mille ou deux mille ans, quelqu'un ramasserait-il un jour des bijoux par poignées, des lingots. Certains, dans les villages des bords du lac, espéraient encore. Les jours de tempête, on les voyait arpenter les berges. Lui aussi l'avait fait.
Il s'était penché au-dessus de l'eau.
