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Les habitants de Bescos se familiarisèrent très vite avec les habitudes de l’étranger : il se réveillait tôt, prenait un petit déjeuner copieux et partait marcher dans les montagnes, malgré la pluie qui n’avait pas cessé de tomber depuis le lendemain de son arrivée et qui s’était bientôt changée en tempête de neige entrecoupée de rares accalmies. Il ne déjeunait jamais : il avait l’habitude de revenir à l’hôtel au début de l’après-midi, il s’enfermait dans sa chambre et faisait une sieste – du moins le supposait-on.
Dès que la nuit tombait, il repartait se promener, cette fois dans les alentours de la bourgade. Il était toujours le premier à se mettre à table pour le dîner ; il savait commander les plats les plus raffinés, il ne se laissait pas abuser par les prix, choisissait toujours le meilleur vin – qui n’était pas forcément le plus cher –, fumait une cigarette et passait au bar où dès le premier soir il se soucia de lier connaissance avec les hommes et les femmes qui le fréquentaient.
Il aimait entendre des histoires de la région et des générations qui avaient vécu à Bescos (quelqu’un disait que, par le passé, le village avait été plus important, comme l’attestaient les maisons en ruine au bout des trois rues existantes), et s’informer des coutumes et superstitions qui imprégnaient encore la vie des campagnards, ainsi que des nouvelles techniques d’agriculture et d’élevage.
Quand arrivait son tour de parler de lui-même, il racontait des histoires contradictoires – tantôt il disait qu’il avait été marin, tantôt il évoquait de grandes usines d’armement qu’il aurait dirigées ou parlait d’une époque où il avait tout quitté pour séjourner dans un monastère, en quête de Dieu.
À la sortie du bar, les clients discutaient, se demandant si l’étranger disait ou non la vérité. Le maire pensait qu’un homme peut être bien des choses dans la vie, même si depuis toujours les habitants de Bescos savaient que leur destin était tracé dès l’enfance. Le curé était d’un avis différent, il considérait le nouveau venu comme quelqu’un d’égaré, de perturbé, qui venait là pour essayer de se trouver lui-même.
