Ahab connaissait la renommée du saint, non moindre que la sienne, et cela l’indisposait fort, car il n’aimait pas voir sa gloire partagée avec quelqu’un d’aussi fragile. Aussi décida-t-il de le tuer le soir même, pour montrer à tous qui était le seul maître incontestable des lieux.

Ils échangèrent quelques propos et Ahab ne laissa pas d’être impressionné par les paroles du saint. Mais c’était un homme méfiant et depuis longtemps il ne croyait plus au Bien. Il indiqua à Savin un endroit où se coucher et, tranquillement mais l’air menaçant, il se mit à aiguiser son poignard. Savin, après l’avoir observé quelques instants, ferma les yeux et s’endormit.

Ahab passa la nuit à aiguiser son poignard. Au petit matin, quand Savin se réveilla, il entendit Ahab se répandre en lamentations :

— Tu n’as pas eu peur de moi et tu ne m’as même pas jugé. Pour la première fois, quelqu’un a passé la nuit chez moi avec l’assurance que je pouvais être un homme bon, capable de donner l’hospitalité à tous ceux qui en ont besoin. Puisque tu as estimé que je pouvais faire preuve de droiture, j’ai agi en conséquence.

Ahab renonça sur-le-champ à sa vie criminelle et entreprit de transformer la région. C’est ainsi que Bescos cessa d’être un poste-frontière infesté de brigands pour devenir un centre commercial important entre deux pays.

Voilà ce que tu devais savoir. »

Chantal éclata en sanglots et remercia sa grand-mère de lui avoir rappelé cette histoire. Son peuple était bon et elle pouvait avoir confiance en lui. Cherchant de nouveau le sommeil, elle finit par caresser l’idée qu’elle allait révéler tout ce qu’elle savait de l’étranger, rien que pour voir sa mine déconfite quand les habitants de Bescos l’expulseraient de la ville.

Le soir, comme à son habitude, l’étranger vint au bar et entama une conversation avec les clients présents – tel un touriste quelconque, feignant de s’intéresser à des sujets futiles, par exemple la façon de tondre les brebis ou le procédé employé pour fumer la viande.



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