Les habitants de Bescos avaient l’habitude de constater que tous les étrangers étaient fascinés par la vie saine et naturelle qu’ils menaient et par conséquent répétaient à l’envi les mêmes histoires sur le thème « ah ! comme il fait bon vivre à l’écart de la civilisation moderne ! » alors que chacun, de tout son cœur, aurait préféré se trouver bien loin de là, parmi les voitures qui polluent l’atmosphère, dans des quartiers où règne l’insécurité, simplement parce que les grandes villes ont toujours été un miroir aux alouettes pour les gens de la campagne. Mais chaque fois qu’un visiteur apparaissait, ils s’efforçaient de lui démontrer à grand renfort de discours – seulement de discours – la joie de vivre dans un paradis perdu, essayant ainsi de se convaincre eux-mêmes du miracle d’être nés ici et oubliant que, jusqu’alors, aucun des clients de l’hôtel n’avait décidé de tout quitter pour s’installer à Bescos.

La soirée fut très animée, mais un peu gâchée par une remarque que l’étranger n’aurait pas dû faire :

— Ici, les enfants sont très bien élevés. Au contraire de bien des lieux où je me suis trouvé, je ne les ai jamais entendus crier le matin.

Silence soudain dans le bar – car il n’y avait pas d’enfants à Bescos –, mais au bout de quelques instants pénibles, quelqu’un eut la bonne idée de demander à l’étranger s’il avait apprécié le plat typique qu’il venait de manger et la conversation reprit son cours normal, tournant toujours autour des enchantements de la campagne et des inconvénients de la grande ville.

A mesure que le temps passait, Chantal sentait une inquiétude la gagner car elle craignait que l’étranger ne lui demande de raconter leur rencontre dans la forêt. Mais il ne lui jetait pas le moindre regard et ne lui adressa la parole que pour commander une tournée générale qu’il paya comptant comme d’habitude.

Dès que les clients eurent quitté le bar, l’étranger monta dans sa chambre. Chantal enleva son tablier, alluma une cigarette tirée d’un paquet oublié sur une table et dit à la patronne qu’elle nettoierait et rangerait tout le lendemain matin, car elle était épuisée après son insomnie de la nuit précédente. Celle-ci ne soulevant aucune objection, elle mit son manteau et sortit dans l’air froid de la nuit.



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