— Ce village ne change jamais, répondit-elle. Seules les saisons varient, nous voici en hiver.

— Non, c’est l’arrivée de l’étranger.

Chantal tressaillit. S’était-il confié à quelqu’un d’autre ?

— Qu’est-ce que l’arrivée de l’étranger a à voir avec Bescos ?

— Je passe mes journées à regarder autour de moi. Certains pensent que c’est une perte de temps, mais c’est la seule façon d’accepter la mort de celui que j’ai tant aimé. Je vois les saisons passer, les arbres perdre et retrouver leurs feuilles. Il n’empêche que, de temps en temps, un élément inattendu provoque des changements définitifs. On m’a dit que les montagnes alentour sont le résultat d’un tremblement de terre survenu il y a des millénaires.

La jeune femme acquiesça : elle avait appris la même chose au collège.

— Alors, rien ne redevient comme avant. J’ai peur que cela puisse arriver maintenant.

Chantal eut soudain envie de raconter l’histoire du lingot, car elle pressentait que la vieille savait quelque chose à ce sujet, mais elle garda le silence. Berta enchaîna :

— Je pense à Ahab, notre grand réformateur, notre héros, l’homme qui a été béni par saint Savin.

— Pourquoi Ahab ?

— Parce qu’il était capable de comprendre qu’un petit détail, même anodin, peut tout détruire. On raconte qu’après avoir pacifié la bourgade, chassé les brigands intraitables et modernisé l’agriculture et le commerce de Bescos, un soir, il réunit ses amis pour dîner et prépara pour eux un rôti de premier choix. Tout à coup, il s’aperçut qu’il n’avait plus de sel.

« Alors Ahab dit à son fils :

— Va chez l’épicier et achète du sel. Mais paie le prix fixé, ni plus ni moins.

« Le fils, un peu surpris, rétorqua :

— Père, je comprends que je ne dois pas le payer plus cher. Mais, si je peux marchander un peu, pourquoi ne pas faire une petite économie ?



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