
— Je te le conseillerais dans une grande ville. Mais dans un village comme le nôtre, agir ainsi pourrait conduire à une catastrophe.
« Une fois le fils parti faire l’emplette, les invités, qui avaient assisté à la conversation, voulurent savoir pourquoi on ne devait pas marchander du sel et Ahab répondit :
— Celui qui accepte de baisser le prix du produit qu’il vend a sûrement un besoin désespéré d’argent. Celui qui profite de cette situation affiche un mépris profond pour la sueur et les efforts d’un homme qui a travaillé pour produire quelque chose.
« Mais en l’occurrence, c’est un motif trop insignifiant pour qu’un village soit anéanti.
« De même, au début du monde, l’injustice était minime. Mais chaque génération a fini par y ajouter sa part, trouvant toujours que cela n’avait guère d’importance, et voyez où nous en sommes aujourd’hui.
— Comme l’étranger, n’est-ce pas ? dit Chantal, dans l’espoir que Berta avoue avoir causé avec lui.
Mais la vieille garda le silence. Chantal insista :
— J’aimerais bien savoir pourquoi Ahab voulait à tout prix sauver Bescos. C’était un repaire de criminels, et maintenant c’est un village de lâches.
La vieille certainement savait quelque chose. Restait à découvrir si elle le tenait de l’étranger.
— C’est vrai. Mais je ne sais pas si on peut vraiment parler de lâcheté. Je pense que tout le monde a peur des changements. Les habitants de Bescos veulent tous que leur village soit comme il a toujours été : un endroit où l’on cultive la terre et élève du bétail, qui réserve un accueil chaleureux aux touristes et aux chasseurs, mais où chacun sait exactement ce qui va se passer le lendemain et où les tourmentes de la nature sont les seules choses imprévisibles. C’est peut-être une façon de trouver la paix, encore que je sois d’accord avec toi sur un point : tous sont d’avis qu’ils contrôlent tout, mais ils ne contrôlent rien.
— Ils ne contrôlent rien, c’est vrai, dit Chantal.
