
— Vous avez touché au lingot, reprit-il. Si vous deviez écrire un livre sur cette expérience, croyez-vous que la majorité de vos lecteurs, avec toutes les difficultés qu’ils affrontent, les injustices dont ils souffrent, leurs problèmes matériels quotidiens, croyez-vous que tous ces gens souhaiteraient vous voir fuir avec le lingot ?
— Je ne sais pas, dit-elle en glissant une cartouche dans un canon du fusil.
— Moi non plus. C’est la réponse que j’attendais.
Chantal introduisit la seconde cartouche.
— Vous êtes prête à me tuer, ne cherchez pas à me tranquilliser avec cette histoire de loup. En fait, vous répondez ainsi à la question que je me pose : les êtres humains sont essentiellement méchants, une simple serveuse vivant dans un petit village est capable de commettre un crime pour de l’argent. Je vais mourir, mais à présent je connais la réponse et je meurs content.
— Tenez, dit Chantal en lui tendant le fusil. Personne ne sait que je suis au courant. Tous les renseignements de votre fiche d’hôtel sont faux. Vous pouvez partir quand vous voulez et, si j’ai bien compris, vous avez les moyens d’aller n’importe où dans le monde. Pas besoin d’être un tireur d’élite : il suffit de pointer le fusil vers moi et d’appuyer sur la détente. Ce fusil est chargé à chevrotines, du gros plomb qui sert à tirer le gros gibier et les êtres humains. Il provoque d’horribles blessures, mais vous pouvez détourner le regard si vous êtes impressionnable.
L’homme posa l’index sur la détente et braqua l’arme sur Chantal qui constata, tout étonnée, qu’il la tenait de façon correcte, comme un professionnel. Ils restèrent figés un long moment. Elle savait que le coup pouvait partir à l’improviste, il suffisait d’un faux mouvement provoqué par un bruit inattendu ou un cri d’animal. Et soudain elle se rendit compte combien son comportement était puéril : à quoi bon défier quelqu’un pour le simple plaisir de le provoquer, en disant qu’il n’était pas capable de faire ce qu’il exigeait des autres ?
