
L’étranger semblait pétrifié, en position de tir, ses yeux ne cillaient pas, ses mains ne tremblaient pas. Maintenant il était trop tard – même si, dans le fond, il était convaincu que ce ne serait pas une mauvaise chose que d’en finir avec cette demoiselle qui l’avait défié. Chantal ouvrit la bouche pour lui demander de lui pardonner, mais l’étranger abaissa l’arme avant qu’elle ne dise mot.
— C’est comme si je pouvais toucher votre peur, dit-il en lui tendant le fusil. Je sens l’odeur de la sueur qui perle par tous vos pores, malgré la pluie qui la dilue, et j’entends, malgré le bruissement des feuilles agitées par le vent, votre cœur qui cogne dans votre gorge.
— Je vais faire ce que vous m’avez demandé, dit Chantal, feignant de ne pas l’avoir entendu car il semblait trop bien la connaître. Après tout, vous êtes venu à Bescos parce que vous vouliez en savoir davantage sur votre propre nature, si vous étiez bon ou méchant. Pour le moins, je viens de vous montrer une chose : malgré tout ce que j’ai senti ou cessé de sentir tout à l’heure, vous auriez pu appuyer sur la détente et vous ne l’avez pas fait. Vous savez pourquoi ? Parce que vous êtes un lâche. Vous vous servez des autres pour résoudre vos propres conflits, mais vous êtes incapable d’assumer certaines attitudes.
— Un jour, un philosophe allemand a dit : « Même Dieu a un enfer : c’est Son amour de l’humanité. » Non, je ne suis pas lâche. J’ai déjà déclenché des mécanismes pires que celui de ce fusil : disons plutôt, j’ai fabriqué des armes bien meilleures que celle-ci et je les ai disséminées dans le monde. J’ai agi en toute légalité, avec l’aval du gouvernement pour mes transactions et des licences d’exportation en bonne et due forme. Je me suis marié avec la femme que j’aimais, elle m’a donné deux filles adorables, je n’ai jamais détourné un centime de mon entreprise et j’ai toujours su exiger ce qui m’était dû.
