
Ils n’échangèrent aucun mot durant la descente. À l’approche de la rivière, l’homme s’arrêta.
— Au revoir, dit-il. Je comprends vos atermoiements, mais je ne peux plus attendre. J’avais compris aussi que, pour lutter contre vous-même, vous aviez besoin de mieux me connaître. Maintenant, vous me connaissez.
« Je suis un homme qui marche sur la terre avec un démon à ses côtés. Pour l’accepter ou le chasser une fois pour toutes, il me faut répondre à quelques questions.
8
La fourchette fit tinter un verre avec insistance. Tous ceux qui se trouvaient dans le bar, bondé ce vendredi soir, se tournèrent vers la source de ce bruit inattendu : c’était Mlle Prym qui demandait le silence. Jamais, à aucun moment de l’histoire du village, une fille qui n’était qu’une simple serveuse n’avait eu une telle audace. Tout le monde se tut immédiatement.
« Il vaudrait mieux qu’elle ait quelque chose d’important à dire, pensa la patronne de l’hôtel. Sinon, je la renvoie tout de suite, malgré la promesse que j’ai faite à sa grand-mère de ne jamais la laisser à l’abandon. »
— Écoutez-moi, dit Chantal. Je vais vous raconter une histoire que tous vous connaissez déjà, sauf notre visiteur, ici présent. Ensuite je vous raconterai une histoire qu’aucun de vous ne connaît, sauf notre visiteur. Quand j’aurai terminé ces deux histoires, alors il vous appartiendra de juger si j’ai eu tort d’interrompre cette soirée de détente méritée, après une dure semaine de travail.
« Quel culot ! se dit le curé. Elle ne sait rien que nous, nous ne sachions. Elle a beau être une pauvre orpheline, une fille sans avenir, ça va être difficile de convaincre la patronne de l’hôtel de la garder à son service. Mais enfin, il faut la comprendre, nous commettons tous nos petits péchés, s’ensuivent deux ou trois jours de remords et puis tout est pardonné. Je ne connais personne dans ce village qui puisse occuper cet emploi. Il faut être jeune et il n’y a plus de jeunes à Bescos. »
