Quarante-neuf croix pour cette seule pièce. Il en était sûr, il les avait comptées à plusieurs reprises au cours des trois ou quatre dernières journées. Il passa devant un chevalet supportant une peinture presque achevée puis devant un bureau de fortune avant de se diriger vers l’autre fenêtre, celle qui surplombait la petite cour intérieure du donjon.

En bas, les hommes qui n’étaient pas de service formaient de petits groupes ; quelques-uns parlaient à voix basse mais la plupart étaient silencieux. Tous évitaient les ombres qui s’allongeaient. Une autre nuit allait tomber. Un autre homme allait mourir.

Un soldat était assis dans un coin, seul. Il taillait au couteau une pièce de bois. Woermann observa l’objet qui prenait forme sous les doigts du sculpteur – une croix ! Comme s’il n’y en avait pas assez autour d’eux !

Les hommes avaient peur. Tout comme lui. Quel changement en moins d’une semaine. Il les revoyait franchir triomphalement le portail du Donjon en fiers soldats de la Wehrmacht, cette armée qui avait conquis la Pologne, le Danemark, la Norvège, la Hollande et la Grande-Bretagne ; cette armée qui, après avoir rejeté à la mer à Dunkerque les survivants de l’armée britannique, avait soumis la France en trente-neuf jours. Rien que ce mois-ci, la Yougoslavie avait été écrasée en douze jours et la Grèce en vingt et un. Rien ne pouvait leur résister. Ils étaient de la race des vainqueurs.

Mais tout cela, c’était la semaine dernière. C’est incroyable ce que six morts atroces pouvaient avoir de conséquences sur les conquérants du monde. Cela le préoccupait. En moins d’une semaine, l’univers s’était resserré, jusqu’à ce qu’il n’existe plus rien pour ses hommes et lui-même que ce château en miniature, ce mausolée de pierre. Ils s’étaient attaqués à une chose qui défiait tous leurs efforts, une chose qui tuait et disparaissait, et ne s’en revenait que pour tuer à nouveau. Et, peu à peu, le cœur leur manquait.



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