
Je chancelais. J’avais la nausée.
De chaque pièce d’archives, de chaque carnet, lasouffrance et le sang suintaient.
Je m’éloignais du mas à grands pas. Je nerépondais pas à madame Cerato, la gardienne, qui m’annonçait que le déjeunerétait servi, et je l’entendais qui demandait à son mari, Tito, de « voirun peu ce que je faisais », car elle s’inquiétait.
Je sautais d’une restanque à l’autre, jebutais sur une souche, je frottais mes mains contre l’écorce des oliviers. Jevenais d’être le témoin de tant de crimes que j’en avais les doigts souillés, commesi j’avais retourné des cadavres, fouillé dans des fosses.
Je prenais la fuite. Je voulais oublier leshéros et les traîtres, ces hommes et ces femmes qui avaient partagé la même foi, qui souvent avaient été complices etétaient donc parfois unis dans le crime, mais les uns devenaient par lâchetéles dénonciateurs et les bourreaux des autres qui étaient arrêtés, torturés, déportés,livrés à leurs pires ennemis, fusillés. Et ceux qui ne l’étaient pas mouraientde faim et de froid, le corps couvert de plaies, de vermine.
Je me persuadais que ces faits étaient connus,qu’ils avaient fait scandale, qu’on avait accueilli et rendu hommage auxsurvivants, aux dissidents.
Et Julia Garelli-Knepper avait eu sa part degloire et de revanche.
Puis l’oubli recouvrait de son épais silence, deson inaltérable indifférence ce qui, un temps, avait été en pleine lumière.
Assis sur le bord d’unerestanque, la tête appuyée dans le creux des mains, je m’emportais contremoi-même.
À quoi bon essayer de redonner vie à ce quiavait été exhumé, puis, après les discours, les célébrations, les indignations,les livres et les couronnes, enterré de nouveau – et ne restaient plus quequelques mots en guise de souvenirs : stalinisme, nazisme, goulag, systèmeconcentrationnaire, totalitaire…
