
Mais continuaient de pérorer sur les tribunesdes orateurs dont je sentais bien qu’ils auraient été capables de recommencerla même aventure, parce que, disaient-ils, ça n’était pas les principes quiétaient en cause, mais leur mauvaise application !
Je pensais à monpère. Tout ce que je lisais dans les archives et les carnets de JuliaGarelli-Knepper m’incitait à analyser son comportement, les causes de sonaveuglement, l’assurance qu’il avait montrée en condamnant les « renégats »– dont la renégate Julia Garelli-Knepper – comme si ceux-ci n’avaient pas étéles victimes d’une foi à laquelle ils avaient cru pour la plupart. Et leursouffrance était l’honneur des hommes…
Je maudissais et méprisais mon père.
Puis ces sentiments violents envers un mort meculpabilisaient. Je m’en prenais alors à Julia Garelli-Knepper qui avait sidédaigneusement écarté ma fable mythologique, Les Prêtres de Moloch, alorsque j’avais, dans ce livre, montré la permanence, l’éternité du Mal au-delà descroyances et des circonstances, des fanatismes qui lui donnaient à chaqueépoque son visage.
Communisme, nazisme, agents des « Organes »,guébistes ou membres des SS, ce n’étaient là que les accents particuliers de lalangue universelle qu’était le Mal.
Je me reprochais et regrettais d’avoir renoncéà publier Les Prêtres de Moloch, d’autant plus que je soupçonnais JuliaGarelli-Knepper de les avoir condamnés et de m’avoir ridiculisé et humilié pourmieux me convaincre de me mettre à son service, de consacrer toute mon énergieà son histoire, à celle de cette première moitié du XXe siècle dont je pensais qu’on l’avait déjà explorée jusque dans tousses recoins, alors que seule une œuvre évoquant la question du Mal, de l’humanitéde l’homme, en somme, méritait qu’on y consacrât sa vie.
Tandis que j’étais là, dans ce sanctuaire, àdénombrer jusqu’à la nausée les trahisons et les cadavres, les lâchetés des uns,l’héroïsme des autres, qui parfois s’inversaient, au hasard des circonstances.
Je quittais donc latour, le mas, marchais jusqu’au village, et, certains jours, j’entrais dans l’étudede maître Chamard, le notaire de Cabris, lequel avait rédigé et enregistré lecontrat qui me liait à Julia Garelli-Knepper.
