
— Je ne veux pas d’un survivant, a-t-ellerépété.
— Je suis peut-être un héritier, ai-jerépondu.
Elle s’est enfoncée dans un long silence, puis,d’une voix haletante, elle s’est remise à parler :
— Je m’en vais, David Berger. Je doisléguer ce que je sais, ce que j’ai accumulé. À qui ? Pourquoi pas à vous ?Dans les camps, ceux d’Asie centrale ou à Ravensbrück, on n’avait que quelquessecondes pour choisir la camarade à laquelle on allait confier sa vie. Ellevous aidait, vous protégeait ou bien vous livrait. C’était la vie ou la mort. Jevous choisis, David Berger. C’est un don accablant. Il peut vous écraser, sivous trahissez tous ceux que vous allez rencontrer. Ce sera, entre le passé etvous, un pacte de haine et d’amour. Aurez-vous la force nécessaire ? Ilvous faudra du temps. Il vous faudra laisser les vies enfouies renaître en vous.Vous les reconstruirez. Elles murmureront, comme celles et ceux qui allaientmourir me l’ont chuchoté : « Tu leurs diras qui je fus, n’est-ce pas ?Tu auras pour moi la clémence du juge… » Leur renaissance sera votrenaissance.
JuliaGarelli-Knepper est morte quelques mois plus tard.
Elle m’avait désigné comme administrateur desa Fondation, conservateur des fonds d’archives qu’elle possédait, à chargepour moi de les préserver, de les inventorier et de les faire connaître.
J’ai mis près de vingt ans à composer etterminer ce livre écrit à partir de ses archives et de ses carnets. Le tempspasse si vite !
J’ai essayé d’être fidèle à l’un des derniersvœux qu’elle avait exprimé :
— Prenez la vérité pour horizon, David. Querien ne vous arrête. Ne nous trahissez pas, nous qui sommes morts !
2.
J’ai été plusieurs fois tenté, au cours de cesvingt années écoulées, de rompre le contrat que j’avais signé avec JuliaGarelli-Knepper. Je sortais accablé du « sanctuaire » où lesdocuments que je devais classer et consulter étaient entreposés.
