
Il écarte les bras, le gauche à peine levé.
Il hoche la tête ; peut-être sourit-il.
— Tu mesures la confiance que j’ai en toi :tu pourrais être suspecte, mais, au contraire, camarade Garelli, le fait que tuaies rompu avec tes origines, ta classe, ta caste, pour suivre un Juif allemand,plaide pour toi.
Il se lève. J’avais oublié qu’il était aussipetit, que son corps fut à ce point inélégant, sa démarche pesante, sans grâce,celle d’un lourd plantigrade.
Il tourne autour de moi, les mains derrière ledos. Il parle vite. Je dois partir pour Venise où Hitler se rend les 14 et 15juin afin d’y rencontrer Mussolini.
— Ton frère fera sûrement partie de l’entouragedu Duce. Je veux, camarade, que tu participes aux réceptions, que tu fassessavoir à Hitler que je considère son pouvoir comme légitime, et que Staline estprêt à ouvrir avec lui des négociations.
Il s’interrompt puis résume :
— Pas de guerre entre nous.
Il frôle mon épaule de sa main, sa voix sefait plus grave, mielleuse.
Il sait les sacrifices consentis par lescommunistes allemands, dit-il, les persécutions dont ils sont l’objet. Mais, encette année 1934, il faut voir la situation de plus haut. La guerre vient. LaRussie soviétique ne doit pas y être impliquée.
Staline s’est penché vers moi, les paupièresmi-closes, et à cet instant je me suis souvenue que Heinz m’avait confié, aprèsl’avoir rencontré : “Il a les yeux jaunes comme ceux d’une hyène ou d’unloup. On exécute ses ordres ou on meurt, et même si on lui obéit, il peutdécider de vous tuer parce qu’il pense qu’il faut être l’allié de la Mort et qu’àla fin c’est toujours elle qui gagne.”
Heinz avait ajouté : “Lénine ne l’a pascompris ; face à Staline, ce n’était en fait qu’un naïf.”
Heinz avait souri. Nous avions appris par cœur,à la mort de Lénine, le texte de la lettre au Comité central du Parti, cetestament dans lequel il avait jugé sévèrement, pensait-on, Staline :
