
En 1949, après la publication de ses deuxtomes de mémoires, elle avait témoigné que l’URSS, comme l’Allemagne de Hitler,avait été un État concentrationnaire. Et qu’aux cris des millions de victimesde la barbarie nazie répondaient en écho les voix des déportés de Sibérie.
On avait voulu la faire taire.
Quand je lui avaisparlé des souvenirs de Julia Garelli-Knepper, mon propre père, instituteur, l’avaitaccablée.
Cette comtesse n’était qu’une renégate, avait-ildécrété.
Quand il avait prononcé ce mot, tout sonvisage avait exprimé le mépris.
Il avait poursuivi en déclarant qu’elle avaità l’évidence collaboré avec les SS à Ravensbrück : sinon, commentaurait-elle survécu ?
J’avais protesté. Je m’étais indigné : avait-illu les livres de Julia Garelli ?
Littérature de guerre froide, m’avait-ilrépondu. Cette femme n’avait été qu’un pion poussé par les services secrets américainscontre l’Union soviétique.
Je n’avais pas vécu cette période, avait-ilconclu, je n’y comprenais donc rien.
Mon père est mort en1985, à soixante ans, sans renoncer à ses illusions ni à ses croyances. Et ce n’estqu’après son décès que j’ai commencé à écrire Les Prêtres de Moloch. Maisma main tremblait, ma phrase se brisait comme si j’avais été en train d’accomplirun sacrilège, presque un parricide.
Peut-être est-ce pour ne pas profaner letombeau de mon père qu’au lieu d’affronter la vérité nue, telle que JuliaGarelli-Knepper la rapportait, j’ai évoqué la cruauté du XXe siècle en me bornant à écrire une fable mythologique, mettant en scènedans ces Prêtres de Moloch une confrérie dévouée à ce dieu anthropophage ?
J’avais imaginé queces prêtres, afin de nourrir Moloch et de rétablir sa domination sur lecontinent européen qui lui avait échappé, avaient suscité, tout au long du XXe siècle, les guerres, les révolutions, les persécutions, les famines, lesmassacres qui avaient gorgé cette terre de sang.
