Ils avaient détourné les espérances afin qu’ellesdeviennent les ressorts les plus pervers et les plus efficaces de la barbarie.

Ils avaient prêché les croyances les plusfolles, propres à faire de chaque homme un fanatique, donc un tueur.

Les hommes avaient revêtu des chemises noires,brunes ou rouges. Et des enfants par centaines de milliers avaient été poussésdans les chambres à gaz, brûlés dans des fours crématoires, ensevelis par lesruines des villes écrasées sous les bombes au phosphore, et leurs cendresavaient été dispersées d’un bout à l’autre de l’Europe, ou leurs restescalcinés enfouis dans les fosses communes.

Voilà ce que j’avaisécrit, ai-je dit à Julia Garelli-Knepper, toujours immobile, ses mainscouvertes de tavelures posées à plat sur mon manuscrit.

— Venez, a-t-elle murmuré en se levantdifficilement, et mon manuscrit a glissé, ses feuillets se dispersant sur lestommettes rouges.

Elle ne s’est pas excusée, m’a pris le bras, amurmuré que la nuit allait tomber et qu’elle voulait faire quelques pas –« encore quelques pas », a-t-elle répété – avant que l’obscurité n’effacela beauté du monde.

C’était uncrépuscule de décembre au bord de la Méditerranée. L’horizon, au sud, étaitrouge, les îles de Lérins, les massifs de l’Estérel et des Maures, embrasés. Levillage de Cabris, situé sur un promontoire face au mas de JuliaGarelli-Knepper, était encore éclairé par une lumière vive que l’ombre sanguinecommençait à dévorer.

Julia Garelli-Knepper tenait mon bras mais nes’y appuyait pas. Elle me guidait à travers l’oliveraie, s’arrêtant parfoisdevant un arbre au tronc gris torturé par le temps.

Nous avons marché ainsi en direction duvillage, puis elle s’est immobilisée, se tournant vers le mas dont nous nousétions éloignés d’une centaine de pas.



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