
C’était un bâtiment trapu, l’une de ces fermesfortifiées qui servaient jadis d’avant-postes et de redoutes aux villagesperchés, toujours menacés, même loin à l’intérieur des terres, par uneincursion des Barbaresques. Une tour carrée en pierres de taille, comme unevigie ou un donjon, s’élevait à l’un des angles du mas.
— C’est mon sanctuaire, a expliqué Julia.Là sont mes archives. J’ai longtemps craint un coup de main, une agression. Ilsy ont pensé, à Moscou, je l’ai su plus tard. Les Russes avaient chargé lesservices secrets roumains, allemands et même bulgares, de détruire ces archiveset d’en finir avec moi. Ç’aurait bien sûr été maquillé en sordide fait-divers, encrime de rôdeur. On m’a protégée, et maintenant le danger est passé. Les historiensimaginent qu’ils n’ont plus grand-chose à apprendre. Plus personne ne discutedésormais l’existence du goulag. On ne s’intéresse donc plus à moi. Je survis. Maisà quoi me sert la paix ?
Elle s’est interrompue puis a repris :
— Votre fable, vos prêtres de Moloch, c’estune manière de déguiser, d’étouffer la vérité. Moloch puise sa force dans lemensonge et la dissimulation, les rêveries et les mirages, les contes et l’oubli,et votre fatras mythologique n’est qu’un paravent de plus. Les agents des « Organes »,les retraités du crime riront à gorge déployée en vous lisant !
Elle s’est remise àmarcher, ne paraissant pas mesurer qu’elle venait d’anéantir mon travail enquelques mots. Elle m’expliqua que la Fondation Garelli-Knepper qu’elle avaitcréée dans les années 1960 n’avait plus d’activité, et à la manière dont elleme regardait, j’avais l’impression qu’elle m’en rendait responsable.
— Ils croient tous que tout a été dit, ressassé.Qu’on en a fini avec le passé, qu’il est aussi lointain que le dieu Moloch. Mais – elle a eu un brusque mouvement dela tête – c’est une illusion !
Elle a prononcé ces derniers mots avec uneforce inattendue :
