— Il faut atteindre l’os, quand on soigneune plaie gangrenée. Il faut tout redire à chaque génération nouvelle. Toutredire, tout expliquer. Assez de fables, la vérité !

Tout à coup, elle a paru s’affaisser, s’accrochantà mon bras. Elle a murmuré que la mort, qui avait été patiente et généreuseavec elle, était maintenant à l’affût, toute proche, prête à bondir. La mort l’avaitlaissée témoigner, mais à présent le sursis s’achevait.

— J’ai pourtant tant de choses encore àdire, a-t-elle ajouté en se redressant et en posant ses mains sur mes épaules.

Elle m’a longuement dévisagé et son regardétait si intense que j’ai baissé les yeux.

— Qui vous envoie, David Berger ?, a-t-elledemandé.

L’interrogation m’a paru si étrange, puisqueje lui avais expliqué dans denombreuses lettres le sens de ma démarche, que j’en ai frissonné.

Nous sommesretournés à pas lents vers le mas.

Elle s’arrêtait presque à chaque pas, décrivantles documents qu’elle possédait, qu’elle avait recueillis dans toute l’Europeet ceux que des témoins souvent anonymes avaient envoyés à la Fondation. Elleavait aussi classé plusieurs dizaines de carnets manuscrits qui devraientpermettre de compléter ses deux volumes de mémoires.

Dans la grande pièce du mas, j’ai entrepris deramasser les feuillets de mon texte cependant que Julia avait repris sa placedans le grand fauteuil en bois.

— Je ne sais qui vous envoie, DavidBerger, a-t-elle dit en répétant mon nom d’une voix de plus en plus faible :David Berger, David Berger…, comme si elle avait voulu se l’approprier, ydécouvrir quelque secret.

J’ai de nouveau frissonné, l’assurant derechefque personne ne m’avait incité à la rencontrer, mais, quand j’avais vu lesBerlinois détruire la tumeur purulente qu’avait été ce Mur partageant leurville et leur pays en deux moignons, j’avais eu le désir de connaître lessentiments de celle dont la vie incarnait le siècle. Et j’avais voulu luisoumettre les Prêtres de Moloch avant de lui dédier ce livre.



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