Mais, ai-je dit en baissant la tête, elle nele souhaitait sans doute pas, et elle avait d’ailleurs, d’un revers de phrase, chassémon désir de voir ce livre publié.

En lui avouant ma déception, j’avais espéré qu’elleme démentirait, mais elle a paru ne pas m’entendre.

— Je ne sais qui vous envoie, DavidBerger, a-t-elle repris, mais vous êtes là. Vous êtes né en 1949 !

Elle a souri.

— Cette année-là, deux gardes du corps m’accompagnaient.Staline avait donné l’ordre de me faire taire. Staline en personne ! Etvous êtes né en 1949 ! Quand on a vécu longtemps, que la mort n’a pascessé de vous frôler, quand on a côtoyé des milliers d’humains, appris pourpréserver sa vie à les juger d’un seul regard, et qu’on a échappé à leursgriffes, qu’on a ainsi pu survivre, qu’on a lassé la mort elle-même, on agit d’instinct.Votre regard n’est pas trouble, David Berger, mais il n’a pas le vide bleuté decertains de nos gardiens aux beaux visages.

Elle s’est légèrement penchée.

— Je vous fais confiance, David.

L’obscurité avaitpeu à peu envahi la pièce et maintenant je distinguais à peine la silhouette deJulia Garelli-Knepper, silencieuse et immobile. J’étais accroupi à ses pieds, n’osantplus bouger, les feuillets des Prêtres de Moloch répandus autour de moi.

— Il faudrait…, a-t-elle commencé.

Elle s’est aussitôt interrompue comme si elles’était trouvée au bord d’un gouffre, n’osant le franchir d’un bond.

Enfin elle s’est élancée.

Elle me proposait de m’installer au mas pourquelques jours, d’examiner avec elle les archives de son sanctuaire, d’endevenir, si cela m’intéressait, le conservateur. J’étais né en 1949, et celalui convenait. Il lui fallait un homme qui n’aurait pas été compromis, souilléou martyrisé dans le premier versant du siècle.



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