
— Exact ! Laisse-moi ton pupille, ce, comment l’appelles-tu, Goujat ?
— Rustre.
— C’est sans importance, je lui apprendrai toutes les ficelles du bridge. Mr. Rustre sera le champion des champions !
— Il te faudra combien de temps pour le former ?
— Une bagatelle ! Il a quel type de mémoire, ton Rustre ?
— Ionique.
— Parfait ! Une quinzaine suffira, promis !
L’affaire a été conclue.
Le lendemain, j’ai fait entrer Saül dans l’enceinte de la Western dans le coffre de ma vieille Chrysler. Les gardes me connaissaient bien et le contrôle a été plutôt formel. En plus, le chef me témoignait sa sympathie…
Heureusement, personne ne pouvait entrer au laboratoire sans mon autorisation, et j’avais longtemps bataillé pour obtenir ce droit.
Nous nous sommes enfermés, et Saül s’est mis au boulot.
Il passait ses nuits dans le laboratoire, dormant sur une table. Il fallait croire que l’entraînement avançait, puisque le maître et l’élève étaient tout le temps excités. Où était passée l’habituelle humeur maussade du Rustre ? Lorsque Saül lui expliquait quelque chose, il était l’attention même. De temps en temps, il poussait de légers glapissements, ce qui signifiait qu’il était au comble du plaisir.
Dix jours plus tard, Saül Chamberthy m’a annoncé solennellement que la formation du Rustre était terminée. Je lui ai collé de force une liasse de billets, Saül a marmotté : « Parole, Archie, je les boirai jusqu’au dernier cent », et il est reparti dans le coffre de ma voiture.
Le lendemain matin, j’ai mis une nouvelle cravate et suis allé présenter le Rustre à la commission. Quel tabac !… Le Rustre a brillamment joué quatre manches.
— Vous m’avez battu, Archie, dit le président de la commission, patron du club « As de carreau ». Je ne vois aucun défaut dans le jeu du Rustre. Il gagne sans arrêt.
J’étais heureux, comme me l’avait prédit Saül, mon sauveur.
