
« Oh ! Pardon. Excusez-moi. Je suis désolée.
— Il n y a pas de quoi. Ne recommence pas à chialer tout de même. Cela ne date pas d’hier.
— Vous avez eu un accident ?
— Un accident, si tu veux, à une époque où je ne me contentais pas de photographier des bébés comme toi et où mon métier m’entraînait dans des coins dangereux. »
Il resta un long moment assombri et muet, tandis qu’elle clignait des yeux devant son miroir. Il parut enfin se réveiller.
« Tu es prête ? Fais-toi voir. Ça pourra aller. Fais-moi un sourire... pas un sourire de vache, un sourire humain, si tu peux. »
Elle lui obéit. Elle acceptait sans regimber sa brutalité et le tutoiement, qu’il employait, lui, d’une manière tout à fait naturelle, avec seulement une très légère nuance de mépris, comme s’il avait eu affaire à un enfant en bas âge, ou plutôt à un animal, un jeune animal qu’il devait dresser pour lui faire jouer un certain rôle, en lui interdisant toute initiative déplacée.
Il s’agissait entre eux d’une relation d’artiste à sujet, qui devint encore plus évidente dans la scène qui suivit, où il déploya toutes les ressources de son expérience pour lui faire adopter la pose qu’il désirait obtenir d’elle. Il la prit par la main, la fit coucher sur le divan, releva lui-même ses jambes, fixant la limite à ne pas dépasser d’une tape autoritaire et, en s’y reprenant à plusieurs fois, régla l’angle de son corsage à l’ouverture voulue. Pendant toute la durée de cette préparation, il avait des gestes d’une douceur presque maternelle, parfois interrompus par de brusques sursauts d’impatience quand l’effet recherché se refusait à naître.
Ce
cliché,
destiné
sans
doute
à
une
revue
cinématographique, était certes d’une écœurante banalité, mais il ne doit pas y avoir de sujet trivial pour le véritable artiste.
