
Pour l’expliquer, il me faut, j’en demande bien pardon, ressusciter le scandale que ma petite belle-sœur souhaiterait tant voir oublier. Donc, en l’an de grâce 1733, sous le règne de George II, l’Angleterre étant heureuse – car le roi et le prince de Galles n’en étaient point encore venus aux mains – un certain prince, qui fut connu plus tard dans l’histoire sous le nom de Rodolphe III de Ruritanie, vint faire visite à la cour. Le prince, un beau et grand garçon, était remarquable – il ne m’appartient pas de dire si c’était en bien ou en mal – par un grand nez droit, un peu pointu, et une quantité de cheveux roux, mais d’un roux foncé, presque châtain; somme toute, le nez et les cheveux qui, de tout temps, ont distingué les Elphberg.
Il passa plusieurs mois en Angleterre, où il fut toujours accueilli de la façon la plus courtoise.
Son départ, toutefois, ne laissa pas que d’étonner un peu: le prince disparut un jour brusquement à la suite d’un duel auquel on lui avait su gré de ne pas se dérober, comme il eût pu le faire en arguant de sa royale naissance.
Il s’était battu avec un gentilhomme connu alors, dans le monde, comme étant le mari d’une femme ravissante. Le prince Rodolphe, grièvement blessé dans ce duel, fut, aussitôt remis, adroitement réexpédié en Ruritanie par l’ambassadeur, qui l’avait trouvé plutôt compromettant.
Son adversaire, le gentilhomme anglais, n’avait pas été blessé; mais, le jour du duel, le temps étant froid et humide, il avait pris un refroidissement dont il ne s’était jamais remis et était mort au bout de six mois, sans avoir eu le temps de régler très exactement sa situation vis-à-vis de sa femme. Celle-ci, deux mois plus tard, donnait le jour à un enfant mâle, qui hérita des titres et de la fortune des Burlesdon.
