
Denis se moquait gentiment de sa femme:
– Cesse de parler d'elle comme du messie. C'est une charmante petite, voilà tout.
Il la hissait à bout de bras au-dessus de sa tête en s'attendrissant.
Beaucoup plus tard, Plectrude dit: «Papa.»
Le lendemain, par pure diplomatie, elle dit: «Nicole» et «Béatrice».
Son élocution était impeccable.
Elle mettait à parler la même parcimonie philosophique qu'elle mettait à manger. Chaque nouveau mot lui demandait autant de concentration et de méditation que les nouveaux aliments qui apparaissaient dans son assiette.
Quand elle voyait un légume inconnu au sein de sa purée, elle le désignait à Clémence.
– Ça? demandait-elle.
– Ça, c'est du poireau. Poi-reau. Essaie, c'est très bon.
Plectrude passait d'abord une demi-heure à contempler le morceau de poireau dans sa cuiller. Elle le portait à son nez pour en évaluer le parfum, puis elle l'observait encore et encore.
– C'est froid, maintenant! disait Denis avec humeur.
Elle n'en avait cure. Quand elle estimait que son examen était fini, elle prenait l'aliment en bouche et le goûtait longuement. Elle n'émettait pas de jugement: elle recommençait l'expérience avec un deuxième morceau, puis un troisième. Le plus étonnant était qu'elle procédait ainsi même quand son verdict ultime, après quatre tentatives, était:
– Je déteste.
Normalement, quand un enfant a horreur d'un aliment, il le sait dès qu'il l'a effleuré avec sa langue. Plectrude, elle, voulait être sûre de ses goûts.
Pour les mots, c'était pareil; elle conservait en elle les nouveautés verbales et les examinait sous leurs coutures innombrables avant de les ressortir, le plus souvent hors de propos, à la surprise générale:
– Girafe!
Pourquoi disait-elle «girafe» alors qu'on était en train de se préparer pour la promenade? On la soupçonnait de ne pas comprendre ce qu'elle clamait.
