
– Est-ce qu'on va vraiment l'appeler comme ça? demanda un jour Denis.
– Bien sûr. Ma sœur a tenu à ce qu'elle porte ce prénom.
– Ta sœur était folle.
– Non. Ma sœur était fragile. De toute façon, c'est joli, Plectrude.
– Tu trouves?
– Oui. Et puis ça lui va bien.
– Je ne suis pas d'accord. Elle a l'air d'une fée. Moi, je l'aurais appelée Aurore.
– C'est trop tard. Les petites l'ont déjà adoptée sous son vrai prénom. Et je t'assure que ça lui va bien: ça fait princesse gothique.
– Pauvre gosse! A l'école, ça sera lourd à porter.
– Pas pour elle. Elle a assez de personnalité pour ça.
Plectrude prononça son premier mot à l'âge normal et ce fut: «Maman!»
Clémence s'extasia. Hilare, Denis lui fit observer que le premier mot de chacun de ses enfants – et d'ailleurs de tous les enfants du monde – était Maman.
– Ce n'est pas pareil, dit Clémence.
Pendant très longtemps, «maman» fut le seul mot de Plectrude. Comme le cordon ombilical, ce mot lui était un lien suffisant avec le monde. D'emblée, elle l'avait voisé à la perfection, avec sa voyelle nasale à la fin, d'une voix sûre, au lieu du «mamamama» de la plupart des bébés.
Elle le prononçait rarement mais, quand elle le prononçait, c'était avec une clarté solennelle qui forçait l'attention. On eût juré qu'elle choisissait son moment pour ménager ses effets.
Clémence avait six ans quand Lucette était née: elle se souvenait très bien de sa sœur à la naissance, à un an, à deux ans, etc. Aucune confusion n'était possible:
– Lucette était ordinaire. Elle pleurait beaucoup, elle était tour à tour adorable et insupportable. Elle n'avait rien d'exceptionnel. Plec-trude ne lui ressemble en rien: elle est silencieuse, sérieuse, réfléchie. On sent combien elle est intelligente.
