Dans la bibliothèque du grand-pèr elle avait pris une encyclopédie du siècle précédent. On y trouvait des prénoms fantasmagoriques qui présageaient des destins hirsutes. Lucette les notait consciencieusement sur des bouts de papier qu'elle perdait parfois. Plus tard, quelqu'un découvrait, ça et là, un lambeau chiffonné sur lequel était inscrit «Eleuthère» ou «Lutegarde», et personne ne comprenait le sens de ces cadavres exquis.

Très vite, le bébé s'était mis à bouger. Le gynécologue disait qu'il n'avait jamais eu affaire à un fœtus aussi remuant: «C'est un cas!»

Lucette souriait. Son petit était déjà exceptionnel. C'était aux temps tout proches où il n'était pas encore possible de connaître à l'avance le sexe de l'enfant. Peu importait à la fillette enceinte.

– Ce sera un danseur ou une danseuse, avait-elle décrété, la tête pleine de rêves.

– Non, disait Fabien. Ce sera un footballeur ou une emmerdeuse.

Elle le regardait avec des poignards dans les yeux. Il ne disait pas ça pour être méchant, rien que pour la taquiner. Mais elle voyait dans ces réflexions de grand gamin la marque d'une vulgarité rédhibitoire.

Quand elle était seule et que le fœtus bougeait comme un fou, elle lui parlait tendrement:

– Vas-y, danse, mon bébé. Je te protégerai, je ne te laisserai pas devenir un Tanguy footballeur ou une Joëlle emmerdeuse, tu seras libre de danser où tu voudras, à l'Opéra de Paris ou pour des bohémiens.

Peu à peu, Fabien avait pris le pli de disparaître des après-midi entiers. Il partait après le déjeuner et revenait vers dix heures du soir, sans explication. Epuisée par la grossesse, Lucette n'avait pas la force de l'attendre. Elle dormait déjà quand il revenait. Le matin, il restait au lit jusqu'à onze heures et demie. Il prenait un bol de café avec une cigarette qu'il fumait en regardant dans le vide.

– Ça va? Tu ne te fatigues pas trop? lui demanda-t-elle un jour.

– Et toi? répondit-il.



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