
– Ça préviendra les gens qu'elle est exceptionnelle.
– On peut s'appeler Marie et être exceptionnelle.
– Marie, ça ne protège pas. Plectrude, ça protège: cette fin rude, ça sonne comme un bouclier.
– Appelez-la Gertrude, alors. C'est plus facile à porter.
– Non. Ce début de Plectrude, ça fait penser à un pectoral: ce prénom est un talisman.
– Ce prénom est grotesque et votre enfant sera la risée des gens.
– Non: il la rendra assez forte pour qu'elle se défende.
– Pourquoi lui donner d'emblée une raison de se défendre? Elle aura assez d'obstacles comme ça!
– Vous dites ça pour moi?
– Entre autres.
– Rassurez-vous, je ne la gênerai pas longtemps. Et maintenant, écoutez-moi: je suis en prison, je suis privée de mes droits. La seule liberté qui me reste consiste à appeler mon enfant comme je veux.
– C'est égoïste, Lucette.
– Au contraire. Et puis, ça ne vous regarde pas.
Elle fit baptiser le bébé en prison pour être sûre de contrôler l'affaire.
La nuit même, elle confectionna une corde avec ses draps déchirés et se pendit dans sa cellule. Au matin, on retrouva son cadavre léger. Elle n'avait laissé aucune lettre, aucune explication. Le prénom de sa fille, sur lequel elle avait tant insisté, lui tint lieu de testament.
Clémence, la grande sœur de Lucette, vint chercher le bébé à la prison. On ne fut que trop content de se débarrasser de cette petite née sous d'aussi effroyables auspices. Clémence et son mari Denis avaient deux enfants de quatre et deux ans, Nicole et Béatrice. Ils décidèrent que Plectrude serait leur troisième.
Nicole et Béatrice vinrent regarder leur nouvelle sœur. Elles n'avaient aucune raison de penser qu'elle était la fille de Lucette, dont elles n'avaient d'ailleurs jamais vraiment enregistré l'existence.
Elles étaient trop petites pour se rendre compte qu'elle portait un prénom à coucher dehors et l'adoptèrent, malgré quelques problèmes de prononciation. Longtemps, elles l'appelèrent «Plecrude».
