
Jamais on ne vit bébé plus doué pour se faire aimer. Sentait-elle que les circonstances de sa naissance avaient été tragiques? Elle conjurait son entourage, à force de regards déchirants, de n'en tenir aucun compte. Il faut préciser qu'elle avait pour cela un atout: des yeux d'une beauté invraisemblable.
Cette nouvelle-née petite et maigre plantait sur sa cible un regard énorme – énorme de dimension et de signification. Ses yeux immenses et magnifiques disaient à Clémence et à Denis: «Aimez-moi! Votre destin est de m'aimer! Je n'ai que huit semaines, mais je n'en suis pas moins un être grandiose! Si vous saviez, si seulement vous saviez…»
Denis et Clémence avaient l'air de savoir. D'emblée, ils eurent pour Plectrude une sorte d'admiration. Elle était étrange jusque dans sa façon de boire son biberon à une lenteur insoutenable, de ne jamais pleurer, de dormir peu la nuit et beaucoup le jour, de montrer d'un doigt décidé les objets qu'elle convoitait.
Elle regardait gravement, profondément, quiconque la prenait dans ses bras, comme pour exprimer que c'était là le début d'une grande histoire d'amour et qu'il y avait de quoi être bouleversé.
Clémence, qui avait follement aimé sa sœur défunte, reporta sur Plectrude cette passion. Elle ne l'aima pas plus que ses deux enfants: elle l'aima différemment. Nicole et Béatrice lui inspiraient une tendresse débordante; Plec-trude lui inspirait de la vénération.
Ses deux aînées étaient mignonnes, gentilles, intelligentes, agréables; la petite dernière était hors norme – splendide, intense, énigmatique, loufoque.
Denis aussi fut fou d'elle dès le début et le resta. Mais rien jamais ne put égaler l'amour sacré que Clémence lui voua. Entre la sœur et la fille de Lucette, ce fut un ravage.
Plectrude n'avait aucun appétit et grandissait aussi lentement qu'elle mangeait. C'était désespérant. Nicole et Béatrice dévoraient et croissaient à vue d'œil. Elles avaient des joues rondes et rosés qui réjouissaient leurs parents. Chez Plectrude, seuls les yeux grandissaient.
