
Cette Chinoise s'appelait Trê, nom que je trouvai d'emblée inadmissible. Je lui fis savoir qu'elle porterait le nom de mon esclave japonaise, qui était charmant. Elle me regarda d'un air ahuri et continua à s'appeler Trê. De ce jour, je compris qu'il y avait quelque chose de pourri dans la politique de ce pays.
Certains pays agissent comme des drogues. C'est le cas de la Chine, qui a l'étonnant pouvoir de rendre prétentieux tous ceux qui y sont allés – et même tous ceux qui en parlent.
La prétention fait écrire. D'où un nombre extraordinaire de livres sur la Chine. A l'image du pays qui les a inspirés, ces ouvrages sont le meilleur (Leys, Segalen, Claudel) ou le pire.
Je n'ai pas fait exception à la règle.
La Chine m'avait rendue très prétentieuse.
Mais j'avais une excuse que peu de sinomanes à bon marché peuvent avancer: j'avais cinq ans quand j'y suis arrivée et huit quand j'en suis repartie.
Je me souviens très bien du jour où j'ai appris que j'allais vivre en Chine. J'avais à peine cinq ans, mais j'avais déjà compris l'essentiel, à savoir que j'allais pouvoir me vanter.
C'est une règle sans exception: même les plus grands détracteurs de la Chine ressentent comme un adoubement la perspective d'y mettre le pied.
Rien ne pose autant son homme que de dire: «Je reviens de Chine» d'un air détaché. Et aujourd'hui encore, quand je trouve que quelqu'un ne m'admire pas assez, je dispose, au détour d'une phrase, un «lorsque je vivais à Pékin», d'une voix indifférente.
C'est une réelle spécificité: car après tout, je pourrais aussi bien dire un «lorsque je vivais au Laos» qui serait nettement plus exceptionnel. Mais c'est moins chic. La Chine, c'est le classique, l'inconditionnel, c'est Chanel n° 5.
Le snobisme n'explique pas tout. La part du fantasme est énorme et invincible. Le voyageur qui débarquerait en Chine sans une belle dose d'illusions chinoises ne verrait pas autre chose qu'un cauchemar.
