
Ma mère a toujours eu le caractère le plus heureux de l'univers. Le soir de notre arrivée à Pékin, la laideur l'a tellement frappée qu'elle a pleuré. Et c'est une femme qui ne pleure jamais.
Bien sûr, il y avait la Cité Interdite, le Temple du Ciel, la Colline Parfumée, la Grande Muraille, les tombes Ming. Mais ça, c'était le dimanche.
Le reste de la semaine, c'était l'immondice, la désespérance, la coulée de béton, le ghetto, la surveillance – autant de disciplines dans lesquelles les Chinois excellent.
Aucun pays n'aveugle à ce point: les gens qui le quittent parlent des splendeurs qu'ils ont vues. Malgré leur bonne foi, ils ont tendance à ne pas mentionner une hideur tentaculaire qui n'a pas pu leur échapper. C'est un phénomène étrange. La Chine est comme une courtisane habile qui parviendrait à faire oublier ses innombrables imperfections physiques sans même les dissimuler, et qui infatuerait tous ses amants.
Deux ans plus tôt, mon père avait reçu son affectation pour Pékin avec un air grave.
Pour ma part, je trouvais inconcevable de quitter le village de Shukugawa, les montagnes, la maison et le jardin.
Mon père m'expliqua que le problème n'était pas là. D'après ce qu'il racontait, la Chine était un pays qui n'allait pas très bien.
– Est-ce qu'il y a la guerre? espérai-je.
– Non.
Je boude. On me fait quitter mon Japon adoré pour un pays qui n'est même pas en guerre. Evidemment, c'est la Chine: ça sonne bien. C'est déjà ça. Mais comment le Japon fera-t-il sans moi? L inconscience du ministère m'inquiète.
En 1972, le départ s'organise. La situation est tendue. On emballe mes ours en peluche. J'entends dire que la Chine est un pays communiste. Je vais analyser ça. Il y a plus grave: la maison se vide de ses objets. Un jour, il n'y a plus rien. Il faut partir.
Aéroport de Pékin: pas de doute, c'est un autre pays.
