Pour des raisons obscures, nos bagages ne sont pas arrivés avec nous. Il faut rester quelques heures à l'aéroport pour les attendre. Combien d'heures? Peut-être deux, peut-être quatre, peut-être vingt. L'un des charmes de la Chine, c'est l'imprévu.

Très bien. Ceci va me permettre de commencer à l'instant mon analyse de la situation. Je me promène dans l'aéroport d'un air inquisiteur. On ne m'avait pas trompée: ce pays est très différent. Je ne saurais dire au juste en quoi consiste cette différence. C'est laid, certes, mais d'une sorte de laideur que je n'ai jamais vue. Il doit y avoir un mot pour qualifier cette laideur-là: je ne le connais pas encore.

Je me demande ce que peut être le communisme. J'ai cinq ans et trop le sens de ma dignité pour demander aux adultes ce que cela veut dire. Après tout, je n'ai pas eu besoin de leur concours pour apprendre à parler. Si j'avais dû leur demander à chaque fois la signification des mots, j'en serais encore aux balbutiements du langage. J'ai compris toute seule que chien voulait dire chien, que méchant voulait dire méchant: je ne vois pas pourquoi l'on devrait m'aider pour comprendre un mot de plus.

D'autant que ce ne doit pas être difficile: il y a quelque chose de très spécifique ici. Je me demande à quoi ça tient: il y a les gens qui sont tous habillés pareil, il y a la lumière qui est comme celle de l'hôpital de Kobé, il y a…

Ne nous emballons pas. Le communisme est ici, c'est certain, mais ne lui donnons pas un sens à la légère. C'est sérieux, puisque c'est un mot.

Quelle est donc la chose la plus étrange qu'il y ait ici?

Brusquement, cette question m'épuise. Je me couche par terre sur une grande dalle de l'aéroport et je m'endors à la seconde.


Je me réveille. Je ne sais combien d'heures j'ai dormi. Mes parents attendent toujours les bagages, l'air un peu accablé. Mon frère et ma sœur dorment par terre.

J'ai oublié le communisme. J'ai soif. Mon père me donne un billet pour acheter à boire.



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