«Le monde est tout ce qui a lieu», écrit Wittgenstein.

D'après le journal chinois, avaient lieu à Pékin toutes sortes de choses édifiantes.

Aucune n'était vérifiable.

Chaque semaine, les valises diplomatiques apportaient aux ambassades les journaux nationaux: les passages consacrés à la Chine donnaient l'impression de concerner une autre planète.

Une circulaire à tirage restreint était distribuée aux membres du gouvernement chinois et, par un aberrant souci de transparence, aux diplomates étrangers: elle émanait du même organe de presse que Le Quotidien du Peuple et contenait des nouvelles qui n'avaient strictement rien à voir. Ces dernières étaient assez peu triomphalistes pour être vraies, sans que l'on pût conclure à leur exactitude: sous la Bande des Quatre, les fabricants de versions diverses s'y perdaient eux-mêmes.

Pour la communauté étrangère, il était difficile de s'y retrouver. Et bien des diplomates disaient qu'en fin de compte ils n'avaient aucune idée de ce qui se passait en Chine.

Aussi les rapports qu'ils devaient écrire à leur ministère furent-ils les plus beaux et les plus littéraires de leur carrière. De nombreuses vocations d'écrivain naquirent à Pékin sans qu'il faille y chercher d'autre explication.

Si Baudelaire avait pu savoir que «n'importe où hors du monde» trouverait une illustration en cette accumulation chinoise de vrai, de faux et de ni vrai ni faux, il ne l'eût pas désiré avec tant d'ardeur.


A Pékin, en 1974, je ne lisais ni Wittgenstein, ni Baudelaire, ni le Renmin Ribao.

Je lisais peu: j'avais beaucoup trop à faire. La lecture, c'était bon pour ces désœuvrés qu'étaient les adultes. Il fallait bien qu'ils s'occupent.

Moi, j'avais des fonctions importantes.

J'avais un cheval qui prenait les trois quarts de mon temps.

J'avais des foules à éblouir.

J'avais une image de marque à préserver.



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