J'avais une légende à construire.

Et puis, surtout, il y avait la guerre: la guerre épique et terrible du ghetto de San Li Tun.

Prenez une ribambelle d'enfants de toutes les nationalités: enfermez-les ensemble dans un espace exigu et bétonné. Laissez-les libres et sans surveillance.

Ceux qui supposent que ces gosses se donneront la main avec amitié sont de grands naïfs.

Notre arrivée coïncida avec une conférence au sommet où il fut décrété que la fin de la Deuxième Guerre mondiale avait été bâclée.

Tout était à refaire, étant entendu que rien n'avait changé: les méchants n'avaient jamais cessé d'être les Allemands.

Et les Allemands n'étaient pas ce qui manquait à San Li Tun.

En outre, la dernière guerre mondiale avait manqué d'envergure; cette fois-ci, l'armée des Alliés compterait toutes les nationalités possibles, y compris des Chiliens et des Camerounais.

Mais ni Américains ni Anglais.

Racisme? Non, géographie.

La guerre était circonscrite au ghetto de San Li Tun.

Or, les Anglais résidaient à l'ancien ghetto qui s'appelait Wai Jiao Ta Lu. Et les Américains vivaient tous ensemble dans leur compound particulier, autour de leur ambassadeur, un certain George Bush.

L'absence de ces deux nations ne nous dérangea pas le moins du monde. On pouvait se passer des Américains et des Anglais. En revanche, on ne pouvait pas se passer des Allemands.

La guerre commença en 1972. C 'est cette année-là que j'ai compris une vérité immense: sur terre, personne n'est indispensable, sauf l'ennemi.

Sans ennemi, l'être humain est une pauvre chose. Sa vie est une épreuve, un accablement de néant et d'ennui.

L'ennemi, c'est le Messie.

Sa simple existence surfit à dynamiser l'être humain.

Grâce à l'ennemi, ce sinistre accident qu'est la vie devient une épopée.

Ainsi, le Christ avait raison de dire: «Aimez vos ennemis.»



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