
Je suis un chef-d’œuvre !
L’art du tatouage ne visait jamais la beauté. Son but, c’étaitle changement. Des prêtres nubiens scarifiés du deuxième millénaire avantJésus-Christ aux Maoris d’aujourd’hui et leur art du moko, en passantpar les adeptes du culte de Cybèle dans la Rome antique, les hommes usaient dutatouage comme d’une forme de sacrifice corporel, supportant le supplice de l’aiguille,pour en sortir transformés.
Malgré la condamnation sévère figurant dans le Lévitique 19-28,qui proscrivait le marquage du corps, l’art du tatouage était devenu un rite depassage que des milliers de gens observaient en ces temps modernes – adolescentsbien sages, drogués impénitents, mères de famille modèles.
Se tatouer était devenu une affirmation de son pouvoir detransformation, une déclaration à la face du monde : j’ai le contrôleabsolu de mon corps. Chaque altération physique procurait une sensation demaîtrise tellement enivrante que des millions de gens y étaient devenus accro :chirurgie esthétique, piercing, culturisme, stéroïdes... et même la boulimie oule transsexualisme.
L’esprit humain ne désire rien de plus que le contrôle deson enveloppe charnelle.
La grande horloge sonna chez Mal’akh. 18 h 30. Il posa sesoutils, enveloppa son corps nu d’un mètre quatre-vingt-dix dans une robe dechambre en soie de Kyriu et traversa le couloir à grands pas. L’odeur despigments et des bougies à la cire d’abeille, qu’il utilisait pour stériliserson matériel, embaumait toute la maison. En passant, il contempla sesantiquités italiennes d’une valeur inestimable – une gravure dePiranesi, un fauteuil Savonarole, une lampe à huile Bugarini en argent.
