
Entre deux enjambées, son estomac émit un grondement deprotestation. Mal’akh jeûnait depuis deux jours, n’avalant que de l’eau afin depréparer son corps selon l’antique tradition.
L’aube calmera ta faim, ainsi que ta douleur.
Arrivé enfin au sanctuaire que constituait sa chambre, ilentra solennellement et ferma la porte à clé derrière lui. Se dirigeant vers ledressing, il se sentit attiré par l’énorme miroir doré. Incapable de résister,il se tourna face à son reflet. Lentement, comme s’il déballait un cadeau horsde prix, il écarta les pans de sa robe. La vue de son corps nu le ravit.
Je suis un chef-d’œuvre.
Son corps musclé était parfaitement imberbe. Son regardtomba en premier sur ses pieds, tatoués de serres d’aigle. Les motifs sur sesjambes évoquaient les colonnes du temple de Jérusalem – une spiraleautour de la jambe gauche, des striures verticales sur la droite. Boaz etJakin. L’aine et l’abdomen formaient une arche décorée au-dessus de laquelleson torse puissant arborait un phœnix à deux têtes – chacune deprofil, leurs yeux coïncidant avec les mamelons de Mal’akh. Les épaules, le couet le visage, ainsi que le crâne rasé s’ornaient d’un entrelacs complexe desymboles et de sceaux antiques.
Je suis un artefact... une icône en évolution constante.
Dix-huit heures auparavant, un mortel avait vu Mal’akh nu.
— Mon Dieu, vous êtes un démon ! avait-il criéavec effroi.
— Si c’est ce que vous pensez, qu’il en soit ainsi...,avait répondu Mal’akh.
A l’instar des Anciens, il savait que les anges et lesdémons étaient des archétypes interchangeables se résumant à une question depolarité : l’ange gardien qui annihilait votre ennemi au combat étaitperçu par celui-ci comme un démon destructeur.
Mal’akh inclina la tête pour obtenir une vue oblique dusommet de son crâne – là-haut, telle une couronne, restait un petitcercle de peau claire, non tatouée. Ce canevas soigneusement conservé était sondernier morceau de peau vierge. Il avait patiemment attendu l’heure de leremplir – et ce soir, il allait enfin le faire. Bien que Mal’akh nepossédât pas encore l’objet nécessaire pour compléter son chef-d’œuvre, lemoment approchait à grands pas.
