On imagine aisément que mes copains de classe avaient quelques difficultés à s'y retrouver! D'autant que les invités, tout aussi déconcertés, menaient rarement une vie irréprochable. Pourtant, à Verdelot, l'atmosphère n'était pas à la frivolité car ces gens très gais, furieusement drôles, s'aimaient avec démesure. Sous la houlette du Zubial, cette étrange tribu vivait essentiellement d'amour fou.

Dans ce prieuré de Seine-et-Marne, le microclimat provoqué par sa présence portait aux extravagances. L'été de mes douze ans, nous y avons vécu en compagnie d'une jeune girafe convalescente; le Zubial s'était alors entiché d'une fille Bouglione.

Je conserve un souvenir émerveillé du jour où Marguerite, la petite girafe, arriva chez nous. La ménagerie du cirque nous l'avait confiée, afin de la requinquer sous le ciel briard. Je crus avoir une hallucination quand j'aperçus par la fenêtre sa tête étrange; elle se trouvait en contrebas, dans le jardin, et mangeait les feuilles de la vigne vierge qui court jusqu'à la hauteur de notre cuisine. Naturellement, le Zubial ne nous avait pas avertis. C'est Lionel, l'un de ses amis, qui la vit en premier; le sachant très porté sur le champignon mexicain – sous influence, disait mon père -3 je ne l'ai d'abord pas cru. J'avais tort. Marguerite était bien là, prête à mettre un peu plus de poésie encore dans notre univers déjà surréaliste. Pour la nourrir, nous inventâmes toutes sortes de mixtures qui lui rendirent la santé. Le Zubial eut même l'idée de lui procurer un excédent de lait maternel qui faisait souffrir l'une de ses amies. Marguerite ne le but pas, elle le mangea; car le Zubial utilisa ce lait pour en faire… du fromage de femme, aliment qu'il déclara excellent pour les girafes.

Plus tard, ma mère refusa l'installation d'autruches sur lesquelles mon père comptait pour aller faire ses courses le dimanche matin en sulky. L'idée d'atteler ces énormes volatiles l'enchantait. Il ne négligeait aucune occasion de s'épater lui-même.



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