La seconde raison, c’est que les humains sont très doués quand il s’agit de ne pas voir des choses dont ils savent qu’elles n’existent pas. Et comme tout humain sensé sait bien que des petits bonshommes de dix centimètres de haut, ça n’existe pas, un gnome qui ne tient pas à ce qu’on le voie ne sera sans doute pas vu.

C’est pourquoi personne ne remarqua trois formes floues qui filaient sur le sol de l’aéroport. Elles esquivèrent les roues grommelantes des chariots à bagages. Jaillirent entre les jambes d’humains se déplaçant au ralenti. Contournèrent les pieds de fauteuils sur les chapeaux de roue. Se firent pratiquement invisibles en traversant un immense couloir rempli d’échos.

Et disparurent derrière une plante en pot.

L’eau se condensait en une toute petite mare au centre de l’inflorescence.

Et là, se trouvaient les grenouilles.

De minuscules grenouilles naines.

Leur cycle de vie était tellement petit qu’il avait gardé ses roulettes de stabilisation.

Elles chassaient des insectes dans les pétales. Elles pondaient leurs œufs dans la mare centrale. Les têtards grandissaient pour devenir de nouvelles grenouilles. Qui donnaient naissance à de nouveaux têtards. Qui finissaient par mourir, couler au fond de la mare et se fondre dans l’humus à la base des feuilles, ce qui, en fin de compte, aidait à alimenter la plante.

Et il en avait toujours été ainsi, aussi loin que remonte la mémoire des grenouilles

Sauf que ce jour-là, tandis qu’elle chassait des mouches, une grenouille s’égara ; elle contourna un des pétales extérieurs (c’était peut-être une feuille, d’ailleurs) et découvrit une chose qu’elle n’avait encore jamais vue.

Elle découvrit l’Univers.

Plus précisément, elle découvrit la branche qui s’étirait à travers la brume.

Et à plusieurs mètres de là, luisante de perles de rosée dans un unique rayon de soleil, il y avait une autre fleur.



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