Maintenant, la situation n’était plus la même.

Pour l’heure, les gnomes étaient regroupés à un bout du grand volume noir qui occupait l’intérieur du camion. Ils gardaient le silence. Ils n’avaient pas la place de faire du bruit. Le grondement du camion emplissait tout l’espace disponible, d’un bord à l’autre. Parfois, il hésitait, avant de reprendre. À l’occasion, un cahot secouait tout le véhicule.

Grimma vint rejoindre Masklinn en rampant sur le plancher tressautant.

— Ça va prendre combien de temps pour arriver ? s’enquit-elle.

— Pour arriver où ? demanda Masklinn.

— À l’endroit où on va.

— Je n’en sais rien.

— Parce que… c’est qu’ils ont faim.

Ils avaient perpétuellement faim. Masklinn considéra d’un œil désespéré le groupe des anciens. Un ou deux l’observaient avec une évidente expectative.

— Je n’y peux rien, répondit-il. Moi aussi, j’ai faim, mais il n’y a rien. Le camion est vide.

— Mémé Morkie est très contrariée quand elle saute un repas.

Masklinn lança à Grimma un long regard atone. Puis il alla rejoindre le groupe en rampant et s’assit entre Torritt et la vieille femme.

Il s’aperçut soudain qu’il n’avait jamais discuté avec eux. Quand il était petit, c’étaient des géants qui échappaient à la sphère de son univers. Plus tard, il avait fait partie du groupe des chasseurs. Et il avait passé l’année qui venait de s’écouler à courir après la nourriture ou un sommeil réparateur. Mais il savait pourquoi Torritt était le chef de la tribu. Rien de plus normal : c’était leur doyen. La charge de chef revenait toujours au doyen d’âge, pour parer à toute dispute. Pas à la doyenne, évidemment : tout le monde savait qu’une telle notion était absurde. Mémé Morkie elle-même était inflexible sur ce sujet. Ce qui était un peu bizarre, parce qu’elle traitait Torritt comme un vieux fou et qu’il ne prenait jamais de décision sans lui jeter auparavant un petit coup d’œil en biais. Masklinn poussa un soupir en contemplant ses genoux.



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