
— Écoutez, je ne sais pas combien de temps…
— T’inquiète pas pour moi, mon p’tit, interrompit Mémé Morkie, qui semblait s’être bien remise. C’est plutôt palpitant tout ça, non ?
— Mais ça va peut-être prendre un temps infini. Je ne me doutais pas que ça durerait si longtemps, c’était une idée idiote…
Elle le tapota d’un doigt osseux.
— Jeune homme, j’ai connu le Grand Hiver de quatre-vingt-six. Un véritable enfer. Alors, sur le chapitre de la faim, tu ne m’apprendras plus rien. Grimma est gentille, mais elle se tracasse toujours beaucoup trop.
— Mais je ne sais même pas où on va ! explosa Masklinn. Je vous demande pardon !
Torritt, assis avec le Truc sur ses genoux pointus, le considéra avec un regard de myope.
— On a le Truc, dit-il. Il nous indiquera le Chemin. Comme il l’a toujours fait.
Masklinn hocha la tête d’un air lugubre. Curieux, comme Torritt connaissait toujours la volonté du Truc. Pour un simple objet noir et cubique, le Truc avait des opinions bien arrêtées sur l’importance de faire des repas réguliers, et de toujours écouter ce que disent les anciens. Il semblait avoir réponse à tout.
— Et ce Chemin-ci, où est-ce qu’il nous conduit ? demanda Masklinn.
— Tu le sais très bien. Aux Cieux.
— Oh. Suis-je bête.
Masklinn décocha au Truc un regard mauvais. L’objet ne racontait rien du tout au vieux Torritt, il en aurait juré ; bien qu’ayant l’ouïe plutôt fine, il n’avait jamais rien entendu. Ça ne disait rien, ça ne bougeait pas. Ça ne savait faire qu’une seule chose : avoir l’air noir et cubique. Pour ça, le Truc était très fort.
— Ce n’est qu’en suivant scrupuleusement le Truc en tout point qu’on sera sûrs d’aller aux Cieux, déclara Torritt sur un ton mal assuré (comme si on lui avait répété la même chose il y a très longtemps et que, même à l’époque, il n’avait pas tout compris).
