Monsieur Bernardin serra la main de ma femme puis s'assit. Il accepta une tasse de café. Je lui demandai s'il habitait la maison voisine depuis longtemps.

– Depuis quarante ans, répondit-il.

Je m'extasiai:

– Quarante ans ici! Comme vous avez dû être heureux!

Il ne dit rien. J'en conclus qu'il n'avait pas été heureux et je n'insistai pas.

– Etes-vous le seul médecin, à Mauves?

– Oui.

– Sacrée responsabilité!

– Non. Personne n'est malade.

Il n'y avait rien d'étonnant à cela. La population du village ne devait pas dépasser cent âmes. Peu de chances, donc, de tomber sur une personne en mauvaise santé.

Je lui arrachai quelques autres renseignements élémentaires – arracher est le verbe adéquat: il répondait le moins possible. Quand je ne parlais pas, il ne parlait pas non plus. J'appris qu'il était marié, qu'il n'avait pas d'enfant et qu'en cas de maladie nous pouvions le consulter. Ce qui me fit dire:

– Quelle aubaine de vous avoir pour voisin!

Il resta impassible. Je lui trouvais l'air d'un bouddha triste. En tout cas, on ne pouvait pas lui reprocher d'être bavard.

Pendant deux heures, immobile dans le fauteuil, il répondit à mes questions anodines. Il mettait du temps à parler, comme s'il lui fallait réfléchir, même quand je l'interrogeais sur le climat.

Il me parut touchant: je ne doutai pas un instant que cette visite l'ennuyait. Il était clair qu'il s'y était senti obligé par une conception naïve des convenances. Il semblait attendre désespérément le moment de partir. Je voyais qu'il était trop gourd et empêtré pour oser prononcer les paroles libératrices: «Je ne vais pas vous déranger plus longtemps», ou: «Je suis content d'avoir fait votre connaissance.»

Au bout de ces deux heures pathétiques, il finit par se lever. Je crus lire sur son visage ce message désemparé: «Je ne sais pas quoi dire pour partir sans être grossier.»



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