« Ce matin, un groupe de traiteurs est passé au Duc nous acheter tout notre stock de glace, a raconté Hitch. Ils allaient à la datcha d’un nabab. D’après eux, cela a brassé du côté de la route de la colline. Un truc genre feu d’artifice ou tir d’artillerie qui a abattu un bosquet d’arbres. On va jeter un œil, Scotty ?

— Ça ou autre chose…

— Quoi ?

— D’accord. »


Cette décision qui allait bouleverser ma vie, je l’ai prise sur un coup de tête. La faute à Frank Edwards.

Frank Edwards, animateur de radio de Pittsburgh, a publié au siècle dernier une compilation (Stranger Than Science, 1959) de faits miraculeux présentés comme véridiques, dont des légendes aussi tenaces que le mystère de Kaspar Hauser ou l’explosion, en 1910, d’un « vaisseau spatial » au-dessus de Tunguska (Sibérie). Le livre et ses quelques suites avaient beaucoup compté chez nous, à l’âge où j’étais assez naïf pour les prendre au sérieux. J’avais dévoré en trois veillées nocturnes la vieille édition usée de Stranger Than Science que mon père avait récupérée dans les rebuts d’une bibliothèque pour me l’offrir. Sans doute pensait-il que ce genre de lecture ne pouvait que stimuler l’imagination d’un garçon de dix ans. Dans ce cas, il ne s’était pas trompé. Tout un monde séparait Tunguska du lotissement clos de Baltimore dans lequel Charles Carter Warden s’était installé avec son épouse anxieuse et leur fils unique.

En grandissant, j’avais perdu l’habitude de croire à ce genre de choses, mais le mot « étrange » était devenu à mes yeux une espèce de talisman personnel. Étrange, comme mon parcours dans la vie. Ou la décision de rester en Thaïlande une fois les contrats volatilisés. Ou ces longues journées et ces nuits de drogue sur les plages de Chumphon, Ko Samui ou Phuket. Aussi étranges que la géométrie torsadée des antiques temples bouddhistes.

Peut-être Hitch avait-il raison.



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