
Il se rassit lentement, reprit son alimentateur, un objet ressemblant à une cuiller au bord tranchant et dont la partie incurvée se hérissait de petites dents ; l’appareil permettait tant bien que mal de puiser, de couper et de piquer. C’était suffisant pour un ouvrier. Rik retourna l’ustensile, regardant sans le voir le numéro gravé sur le manche. Il n’avait pas besoin de le voir. Il le connaissait par cœur. Les autres avaient tous un matricule, eux aussi, mais ils avaient également un nom. Pas lui. On l’appelait Rik parce que cela voulait dire quelque chose comme ; simple d’esprit dans l’argot des travailleurs des filatures de kyrt. Et on Rappelait souvent « Rik le Dingue »
Mais peut-être allait-il maintenant se remémorer de plus en plus de choses. Depuis qu’il était employé à la filature, c’était la première fois qu’il se souvenait d’un détail de son passé. S’il réfléchissait dur, s’il mobilisait toutes ses ressources intellectuelles…
Soudain, il n’eut plus faim. Plus du tout. D’un geste brusque, il enfonça l’alimentateur dans le pavé flasque de viande et de légumes qu’il repoussa et il se cacha la tête entre les mains. Tirant sur ses cheveux, il essaya laborieusement de suivre son esprit au fond du gouffre d’où avait émergé cet unique détail, vague et indéchiffrable.
Quand la cloche annonça la fin de la pause du déjeuner, il éclata en sanglots.
Ce soir-là, lorsqu’il quitta la filature, Valona March le rejoignit. Ce fut à peine s’il se rendit compte de sa présence. Il prit simplement conscience du rythme de ses pas épousant la cadence des siens. Alors, il s’arrêta et la regarda. La couleur des cheveux de Valona hésitait entre le blond et le châtain. Ses lourdes tresses étaient maintenues par de petites épingles magnétiques, des pierres vertes très bon marché qui avaient comme un air fané. Elle était vêtue de la simple robe de coton qui suffisait amplement sous ce climat clément. Rik, lui aussi, n’avait besoin que d’une chemisette sans col et d’un pantalon de coton.
