— Il paraît que tu as eu des ennuis au déjeuner, dit-elle.

Elle avait l’accent pointu des paysans. Rik, lui, nasillait un peu sans vocaliser les voyelles. Tout le monde s’en moquait et imitait son intonation mais Valona lui expliquait que c’était par ignorance.

— Non, je n’ai pas eu d’ennuis, Lona, murmura-t-il.

Elle insista :

— J’ai entendu dire que tu t’étais souvenu de quelque chose. C’est vrai, Rik ?

Elle aussi l’appelait Rik. Il n’y avait pas d’autre nom à lui donner. Il ne se rappelait plus le sien. Pourtant, il avait cherché désespérément à le retrouver. Un jour, Valona avait réussi à se procurer un vieil annuaire déchiré dont elle lui avait lu les premières pages à haute voix. Aucun nom n’avait paru plus familier à Rik que les autres.

Il la regarda dans les yeux.

— Je vais devoir quitter la filature, déclara-t-il.

Valona tressaillit. Une ombre passa sur son visage – un visage large aux pommettes plates et hautes.

— Ce n’est pas possible, répondit-elle. Ce ne serait pas bien.

— Il faut que J’en apprenne davantage sur mon propre compte.

Valona s’humecta les lèvres et répéta :

— Ce n’est pas possible.

Rik se détourna. Il savait que l’inquiétude de Valona était sincère. C’était elle, pour commencer, qui lui avait trouvé son emploi à la manufacture. Il n’avait aucune expérience des machines. Ou, s’il en avait eu une, il ne se le rappelait plus. Toujours est-il que Lona avait mis l’accent sur le fait qu’il était trop faible pour faire un travail manuel et on avait accepté de lui donner gratuitement une formation technique. Et avant cela, pendant la période de cauchemar où il était tout juste capable de balbutier de façon inintelligible, où il ne savait même pas à quoi servaient les aliments, elle avait veillé sur lui et l’avait nourri. Elle l’avait maintenu en vie.



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