Dès lors, elle se mit à craindre qu’il ne se rappelle trop de choses et ne finisse par la quitter. Elle n’était que Valona March que l’on surnommait la Grande Lona. Elle ne s’était pas mariée.

Elle ne se marierait jamais. Une fille comme elle, forte, avec de grands pieds et des mains rougies par le travail, ne pourrait jamais se marier. Elle n’avait jamais su que fixer avec une muette rancœur les garçons qui, les jours de fête, après le souper, semblaient ne pas la regarder. Elle était trop bien en chair pour se trémousser afin de les aguicher.

Jamais elle n’aurait de bébé à dorloter et à câliner. Ses compagnes avaient des nouveau-nés les unes après les autres, mais Valona en était réduite à jeter des coups d’œil furtifs à ces petites choses rouges, édentées et chauves, aux yeux plissés, qui serraient leurs poings débiles…

— Ce sera ton tour la prochaine fois, Lona.

— Quand auras-tu un bébé, Lona ?

Alors Valona battait en retraite.

Mais, quand il était arrivé, Rik était semblable à un nourrisson. Il fallait le faire manger, prendre soin de lui, le sortir au soleil, le calmer pour qu’il s’endorme quand ses migraines le torturaient.

Les gamins la poursuivaient en ricanant.

— Lona a trouvé un galant, criaient-ils. La Grande Lona a un galant tordu. Le galant de Lona est un rik.

Plus tard, quand Rik sut marcher seul (le jour où il avait fait ses premiers pas elle avait été aussi fière que s’il avait réellement eu un an au lieu d’en avoir plus de trente) et put circuler sans escorte dans les rues du village, ils avaient fait la ronde autour de lui, hurlant et riant aux éclats rien que pour voir un adulte terrorisé se cacher les yeux derrière les mains et se recroqueviller sans pouvoir leur répondre autrement que par des gémissements. Des dizaines de fois, Valona avait dû sortir et les menacer en agitant ses poings massifs.

Les grandes personnes elles-mêmes avaient peur de ses poings.



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