
Il tournait en rond, un long gémissement modulé en plaintesortait de sa gueule. Il secouait la tête, il refusait de la voir dans cetétat…
Il allait chercher sa laisse, la laisse qu’elle ne luimettait jamais, qui rouillait avec les clés dans le panier de l’entrée, lafaisait tomber à ses pieds et semblait dire viens, on va sortir, ça te changerales idées…
Elle se laissait faire par ce chien si laid.
Et ils partaient courir autour du lac du bois de Boulogne.
Elle courait, il la suivait.
Il fermait la marche. Il galopait lentement, puissamment,régulièrement. Il la forçait à ne pas ralentir, à ne pas s’arrêter, à nepas poser le front contre l’écorce d’un arbre pour laisser échapper un sanglottrop lourd à porter.
Elle courait un tour, deux tours, trois tours. Elle couraitjusqu’à ce qu’elle ait du bois dans les bras, du bois dans le cou, du bois dansles jambes, du bois dans le cœur.
Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus courir.
Elle se laissait tomber dans l’herbe et elle sentait lepoids du corps de Du Guesclin s’affaler près d’elle. Il soufflait, ils’ébrouait, il bavait. Il gardait la tête dressée pour que personne netente de s’approcher.
Un grand dogue noir, couturé, amoché, couvert de sueurveillait sur elle.
Elle fermait les yeux et laissait couler des larmes dedétresse sur son visage en bois.
Shirley regarda les trois pommes vertes, les mandarines, lesamandes, les figues et les noisettes posées dans le grand saladier orange enterre cuite sur la table de la cuisine et pensa au petit déjeuner qu’elleprendrait en rentrant de Hampstead Pond.
Malgré le froid, la fine pluie mouillée, l’heure matinale,Shirley allait nager.
Elle oubliait. Elle oubliait qu’elle s’était encore cassé lenez contre le chagrin de Joséphine. Chaque matin, c’était pareil : elle secassait le nez.
